Rome dévêtue: atours pudiques, saveurs sensuelles

Publié le 06/01/2011 à 20:03 par pierreandrebizien Tags : belle chez fond mort femmes rose pensée couples bonne roman homme nuit fille travail art neige poésie coeur article

(article paru dans la revue Sexualités humaines, n°8, janvier 2011) auteur: Pierre-André Bizien (pierreandrebizien@yahoo.fr)

La sexualité dans la Rome antique

A Rome, le sexe est partout. Sur les tombeaux, à l’entrée des jardins, à l’intérieur des foyers. La littérature latine a plus de 120 manières d’évoquer le mot pénis … Cette foisonnance intrigante entre en résonnance avec la diversité des significations que Rome attache au terme. D’emblée, précisons que la notion de sexualité n’a pas d’existence propre dans la pensée antique. Ici, la rigueur nous impose d’être évasifs : nous sommes simplement au cœur des choses de Vénus.

De quelles sources disposons-nous pour appréhender notre sujet ? Avant tout de sources textuelles, littéraires et juridiques. La poésie élégiaque a aussi son importance ; ce serait une lourde erreur que de l’écarter de notre champ d’investigations. Nombre d’historiens récusent en effet cette dernière, prétextant fallacieusement qu’elle n’est au fond qu’un miroir déformant qui nous révèle les fantasmes des Romains… plutôt que la réalité. Cette demi-vérité dont ils illimitent la portée est contestable car, comme nous le confie Paul Veyne, à Rome la réalité dépasse bien souvent la fiction. Le reste des sources dont nous disposons est composé d’inscriptions funéraires, de fresques murales, de vestiges archéologiques. Le thème de la sexualité dans la Rome Antique a suscité quantité d’études volumineuses. Foucault, Pierre Grimal, et Jean-Noël Robert en constituent les références les plus assises.

 Afin d’éviter de nous laisser séquestrer dans les clichés clinquants du sujet, posons d’emblée les quelques bases fondamentales qui charpenteront notre étude. En premier lieu, la religion romaine n’édicte aucune prescription en matière de sexualité. A Rome, homosexualité et hétérosexualité sont des catégories sans signification. C’est le couple actif/passif qui structure la norme et départage la masculinité de la féminité. Enfin, Rome se révèle dans la coexistence étonnante des perversions les plus choquantes et de la plus sourcilleuse rigueur morale. Pour ne point trop nous perdre, nous nous focaliserons sur une échelle de temps contractée (-100 ; 100), correspondant élastiquement à la période qui s’étend de la fin de la république aux premiers temps de l’Empire romain. A cette époque, les traditions patriarcales s’affaiblissent. Les lois juliennes de -18, moralement restrictives, dénotent en creux la libéralisation de fait d’une société romaine qui s’hellénise et se sensualise à mesure qu’elle intègre ses conquêtes orientales. La philosophie stoïcienne, bien avant le christianisme, va stopper cet élancement collectif vers l’eros. Comment aborder un sujet si dense et si massif ? Avant toute chose, nous devons suivre l’intuition de Foucault selon lequel on ne peut prétendre faire de l’histoire de la sexualité en la réduisant à l’énoncé pittoresque de ses interdits officiels. La réalité s’échappe toujours des contours législatifs.

Outre le fonctionnement sexuel légal à Rome, nous aborderons donc la dimension symbolique de l’éjaculation, puis le lien que le sexe entretient avec la gourmandise, par l’institution du banquet. Au fond, nous verrons que la clé du système réside dans la parenté profonde que les romains établissent entre sexe et politique.

A Rome, si le sexe est représenté partout, sa pratique répond à une loi de silence absolu. Il doit s’accomplir dans le secret le plus total, la nuit, en pleine obscurité ; le coït diurne ne s’envisage que pour la fornication tarifée. Fondamentalement, le statut sexuel de chaque individu n’est pas lié à son orientation sexuelle, mais à son statut social. Bisexuel actif, le citoyen romain est en droit de forniquer avec hommes et femmes, pourvu qu’il ne tienne pas le rôle passif, et que ses partenaires appartiennent à une classe sociale inférieure à la sienne. Invariablement, il est celui qui pénètre ; parallèlement aux territoires que Rome soumet, femmes, esclaves et garçons affranchis sont investis, conquis et pacifiés par le citoyen. Lorsque cette norme laconique est transgressée, l’illégalité surgit. Géraldine Puccini-Delbey souligne pertinemment qu’à Rome, la virilité sexuelle ne se démontre pas qu’au contact des femmes ; ainsi, voici ce que répond un certain Valerius Asiaticus à un homme qui l’accuse d’avoir des mœurs efféminées : « Interroge tes fils, Suillius, ils t’avoueront que je suis un homme ». Le comportement strictement hétérosexuel est intellectuellement incompréhensible dans la Rome antique ; lorsque Suétone relate l’attrait exclusif de l’empereur Claude pour les femmes, l’information est relatée comme une anecdote atypique. Symétriquement, l’attrait préférentiel que Galba nourrit pour les hommes n’est pas qualifié de comportement homosexuel.

Le mariage romain n’a rien à voir avec la passion, qui est un sentiment que l’on ne peut décemment accorder qu’aux maîtresses et aux courtisanes. Afin que sa virginité puisse être assurée jusqu’à ses noces, la fille de l’élite romaine se marie dès ses 12 ans. Les mères de 13 ans sont alors monnaie courante. Le citoyen, quant à lui, se marie à partir de 15 ans. En réalité, il attend généralement ses 25 ans. L’écart d’âge entre les deux mariés n’excède généralement pas plus d’une dizaine d’années, du moins lors du premier mariage. Il existe cependant de nombreux couples pour lesquels l’amplitude de cet écart s’élargit considérablement ; c’est ainsi le cas pour Pompée et Julie, la propre fille de César. La nuit de noces se déroule littéralement comme un viol légal. Entre époux, seule la position du missionnaire est requise ; le mari, métaphoriquement, investit le corps vaincu de sa compagne. Cette dernière ne se dénude jamais totalement pendant l’acte. Elle doit gire immobile, soumise et passive sous les assauts de son époux. Tout mouvement, toute initiative de sa part risquerait d’être interprété comme le signe d’une expérience éventuelle ; le coït entre époux n’est qu’une affaire de procréation. Il en découle une sexualité généralement indigente et morose. Si la femme est surprise en situation d’adultère, elle encourt une lourde peine. La législation romaine ancienne imposait la mort. Sous le principat, cette rigueur s’atténue. L’exil sur une île devient la norme. C’est ce qui arriva à Julie, la propre fille de l’empereur Auguste, du fait de sa dépravation notoire. A partir de la promulgation des lois juliennes intervenant sur la législation des mœurs (-18 av J-C), un mari surprenant sa femme en situation d’adultère est théoriquement contraint de poursuivre l’amant. S’il ne le fait pas, c’est lui qui risque d’être poursuivi pour adultère, puis exilé. Dans la pratique, ces injonctions juridiques furent modérément appliquées. En réalité, les adultères aboutissaient ordinairement au divorce. L’élite masculine a la possibilité d’assouvir ses désirs sexuels en dehors de la sphère conjugale, ce qui n’est pas réciproque. Pierre Grimal le dit ainsi : l’homme romain est partagé entre monogamie légale et polygamie de fait. Quelques interdits viennent limiter ces libertés. C’est ici qu’intervient la notion de stuprum (relation sexuelle illicite), dont le citoyen doit scrupuleusement éviter la souillure. Avant tout, l’inceste est interdit. Le fait d’avoir des relations sexuelles avec des matrones de même rang social est formellement prohibé. Enfin, l’hypersexualité est considérée comme une forme de féminité chez l’homme. On l’a nettement reproché à César, que l’on accusait d’être l’homme de toutes les femmes… et la femme de tous les hommes. Avant de se marier, le jeune citoyen romain est encouragé à faire ses expériences. Les moralistes les plus sévères perçoivent eux-mêmes d’un œil bienveillant ce genre de pratiques. Le jeune Romain est donc invité à s’initier aux plaisirs de la chair auprès de prostituées et de courtisanes. La tempérance est la seule condition à respecter. Malgré tout, la jeunesse dorée se distingue fréquemment par des débordements notoires en la matière. La pratique du viol collectif en est un symptôme emblématique. Au moment du mariage, ces conduites dissolues doivent cesser, pour ne pas entacher la dignitas du citoyen romain. Le modèle pédérastique grec est violemment rejeté à Rome. Le corps du jeune romain de condition libre ne peut être pénétré. Il en va métaphoriquement de l’intégrité politique de la citoyenneté romaine. Cette dernière ne saurait être investie, pénétrée de l’extérieur.

 Tandis qu’à la faveur de ses conquêtes orientales Rome s’hellénise progressivement, des mœurs dissolues et une sexualité luxuriante investissent progressivement le corps social. Cette évolution hédoniste engendre une foule de discours alarmistes prophétisant la décadence sexuelle et politique de Rome.

La femme romaine est scrupuleusement épiée par le regard collectif, tout spécialement si elle appartient à l’élite romaine. Une série de codes extérieurs, édictés dans l’intention de la soustraire au risque de déviation, sont érigés pour garantir son intégrité sexuelle. En premier lieu la couleur jaune, celle des prostituées, lui est interdite. Les cheveux déliés caractérisant implicitement les femmes sexuellement disponibles, ceux de la matrone doivent impérativement rester noués. Enfin, elle se doit de sortir voilée. Son viol éventuel serait une tragédie : en mélangeant la semence d’un étranger à son corps, la femme deviendrait impure et son rôle de génitrice de futurs citoyens serait irrémédiablement compromis. La vertu féminine est incarnée par la fameuse Lucrèce qui, après avoir été violée et donc souillée, choisit de se tuer.

 A l’autre extrémité de la société féminine se trouve la prostituée. Cette Vénus vagabonde, assimilée à la figure de la louve, revêt mille visages. Rome importe majoritairement ses esclaves sexuelles de Syrie. La plupart des prostituées vivent dans la misère, regroupées dans le quartier de Subure, autour des bains publics et jusque dans les cimetières. Fréquemment, elles choisissent un pseudonyme grec, en conformité avec le parfum sensuel qu’exhale la civilisation hellénistique. Chaque année, le 23 avril, la fête des Vinalia leur est consacrée.

Les pratiques sexuelles impliquant les prostituées insufflent un véritable dynamisme érotique au sein de la société. La plupart des manuels relatifs aux techniques coïtales proviennent d’Egypte. Bien que cette passionnante littérature soit signée par des noms féminins, ce sont en réalité d’austères thérapeutes voûtés qui se cachent derrière ces textes. La poésie élégiaque s’empare aussi du sujet, plus ou moins timidement. Dans son remarquable Art d’aimer, Ovide discute avec enthousiasme de différentes positions sexuelles à destination des femmes. Il ne les conseille pas dans la perspective d’accroître leur plaisir intime, mais plus prosaïquement pour qu’elles puissent conserver une apparence idéale devant leur partenaire. Ainsi, la belle jeune femme aux traits remarquables est invitée à se positionner sur le dos. Celle qui se trouve complexée par un ventre disgracieux choisira plutôt la position du Parthe, qui combat en tournant le dos. Il semble que la civilisation romaine ait voué une prédilection particulière pour l’equus eroticus,une position bien connue. La femme grimpait sur l’homme, œuvrant à sa façon sur le phallus tendu de son partenaire. Nombre de fresques nous l’évoquent à l’envi.

Le discours médical a lui aussi beaucoup pesé sur les pratiques. Il est cependant fréquemment contradictoire. Ainsi, si des médecins comme Celse ou Galien préconisent les rapports sexuels en vertu de leurs bienfaits thérapeutiques, d’autres praticiens en soulignent le caractère néfaste. Virgile et les stoïciens soutiennent avec aplomb cette position. Le thème de l’éjaculation illustre ces divergences persistantes. Un large courant considère que le sperme de l’homme contient son souffle vital. L’éjaculation, en tant qu’émission de substance vitale, est considérée comme une perte préjudiciable pour son porteur. Pascal Quignard va jusqu’à l’assimiler à une tristesse, puisqu’elle est le tarissement de ce qui jaillissait. Cette perte devient progressivement l’objet d’une peur obsessionnelle. C’est ainsi que, en quelques décennies et contre toute attente, l’impératif de chasteté va insidieusement s’étendre aux jeunes hommes avant le mariage. Le retournement de situation est énorme. Tandis que les lois juliennes d’Auguste avaient été promulguées sans grand succès pour freiner la débauche endémique de la société romaine, c’est le courant philosophique stoïcien, relayé par un discours médical alarmiste, qui va endiguer le phénomène. Symétrique au thème de l’éjaculation, la question de l’impuissance sexuelle constitue la crainte majeure de l’homme Romain. Véritable obsession, cette menace lancinante et terrible provoque invariablement l’effroi, là où elle semble poindre. La littérature latine nous le rappelle abondamment, comme ici ce passage d’Ovide :

« Je l’ai tenue entre mes bras en vain. J’étais inerte. Je gisais comme un fardeau sur le lit. J’avais du désir. Elle avait du désir. Mais je n’ai pu brandir mon sexe. Mes reins étaient morts. Elle a eu beau entourer mon cou de ses bras plus blancs que la neige de Sithonia, glisser sa langue au fond de ma bouche, provoquer ma langue. Elle a eu beau passer sa cuisse sous la mienne, m’appeler son maître, chuchoter tous les mots qui excitent. Mon membre engourdi, comme frotté de la froide ciguë, ne m’a pas secondé. (…) A tout cela s’est ajoutée la honte. La honte a amplifié la défaillance. Pourtant quelle merveilleuse femme avais-je sous les yeux ? Je la touchais d’aussi près que la frôle durant le jour sa tunique. Mais l’infortunée ne touchait pas un homme. La vie avec la virilité s’étaient détachées de moi. (…)Quels plaisirs ne m’étais-je pas secrètement promis de cette nuit ? J’avais rêvé les gestes. J’avais imaginé les positions. Et tout cela pour mon membre, lamentable, comme mort d’avance, plus languissant qu’une rose cueillie la veille. Et voilà maintenant qu’il se raidit, qu’il retrouve une vigueur à contretemps. Le voilà qui réclame du service et veut engager le combat. Partie la pire de moi-même, tu n’as donc pas de pudeur ! Tu as trahi ton maître. »

Toute l’influence de l’hellénisme sur l’eros romain se cristallise dans l’institution du banquet. Ce dernier manifeste, en sa teinte la plus écarlate, la sensualité de l’inconscient collectif. Espace évanescent propice à toutes les gourmandises, il offre à ses hôtes les nectars les plus divers ; la bonne chair qui s’y étale ne se réduit pas au simple gibier. Ici, Dionysos et Vénus se fécondent mutuellement. Gracieusement quintessenciées, les transgressions qui s’y déroulent portent la marque d’une pureté paradoxale. Les convives, corps à corps plutôt que côte à côte, s’enivrent collectivement. La courtisane y jouxte la matrone, le paterfamilias coudoie le marchand. De jeunes esclaves au corps huilé offrent leurs cheveux en guise d’essuie-doigts. Leurs membres épilés, pétris par toutes sortes de mains, exhalent les parfums les plus capiteux. Leur peau, artificiellement blanchie, se laisse couvrir de baisers humides qui préludent à d’autres étreintes. Ces petits garçons de plaisir comme les nomme Plutarque, ont pour modèle Ganymède, l’éphèbe idéal qui sert d’échanson au banquet des dieux. Ovide, dans l’art d’aimer, nous confie les occasions savoureuses que le banquet lui offre pour appliquer quelques caresses polissonnes sur le corps plantureux de sa partenaire :

« Souvent, pour moi et ma maîtresse, la volupté hâtée sous un vêtement qui nous couvrait a accompli son doux travail. »

Derrière le prosaïsme trivial de ces amas d’épidermes vautrés à l’horizontale, le banquet offre l’occasion de revivifier les liens qui unissent les hommes aux dieux. C’est le compromis implicite que la société romaine passe avec elle-même pour se dédommager des rigueurs de sa morale publique.

Rome est un produit singulier de l’hellénisme. Le citoyen, légataire de la puissance politique, ne saurait prostituer cette dernière en se laissant passivement posséder. L’homme n’est véritablement mâle qu’en érection ; aussi la crainte de l’impuissance sexuelle constitue-t-elle la source d’effroi majeure du vir. La flaccidité induit mollesse féminine et, par extension, impuissance politique. Si de la République à l’Empire, la sexualité de viol demeure la norme ontologique de la civilisation romaine, il reste qu’un vent d’émancipation féminine s’étend progressivement ; laissant s’infiltrer sentiments et plaisir jusque dans le couple, cette nouvelle donne amortit le poids de la violence sexuelle quotidienne. Ces sentiments n’ont peut-être pas de prix, mais ils ont un coût : celui de l’opprobre collective. A l’origine, la vie sexuelle du citoyen se passe à l’extérieur de la sphère conjugale. Progressivement, cette réalité massive va se trouver contestée, puis altérée devant les excès qu’elle occasionne. Lentement, l’influence du stoïcisme va imposer de nouvelles règles. Lorsque le christianisme s’installe à Rome, il se retrouve à la tête d’une société déjà partiellement ascétisée, fatiguée de ses excès sensuels ; on lui imputera à tort la paternité du phénomène. Les notions d’amour et de culpabilité sont désormais prêtes à régenter les soubresauts du fascinus.

L'Eglise est-elle chrétienne?

Publié le 07/07/2010 à 16:39 par pierreandrebizien Tags : 2010 belle chez création article histoire message femmes carte pensée dieu

(Article paru dans la revue Golias, n°132, juin-juillet 2010)

Auteur: Pierre-André Bizien pierreandrebizien@yahoo.fr

 

Lorsque l’office est achevé, alors que l’encens se dissipe et que les pas se dispersent sur les dalles froides de nos sanctuaires, il est temps d’avancer dans la nef, d’atteindre l’autel et d’écouter le silence. Pas une voix, pas un son. Seul un lourd mystère… assourdissant. Du haut de son histoire bimillénaire, l’Eglise catholique n’a plus l’âge de l’ingénuité. Derrière le feu crépitant de la foi, les flammes des buchers ont déniaisé le gros des consciences contemporaines. Accusée d’une multitude de crimes et d’oppressions diverses, l’institution a perdu la confiance des âmes éclairées. Comment ceci a-t-il pu se produire, alors même que l’Evangile surplombe depuis deux mille ans les humanismes les plus purs ? Il est grand temps de le reconnaître : le christianisme est une révolution que le catholicisme a transformée en réaction. La tendre foi s’est embourbée dans une âpre confession, dont la rugueuse écorce est désormais seule visible aux yeux de nos contemporains. Qu’on le veuille ou non, un sérieux devoir d’entaille s’impose. Sur bien des questions comme la laïcité, la société civile est devenue plus proche de l’Evangile que le catholicisme lui-même (rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu). Chaque jour, cette évidence prospère sur les gravats de nos illusions perdues.

C’est à une monstrueuse question qu’il faut désormais faire face : l’Eglise a-t-elle un jour été chrétienne ? Au-delà des narcissismes identitaires et des faux-fuyants sémantiques, la question se pose de toute urgence. En attendant que la lame philosophique ne la tranche un jour, il nous revient à tous d’en discerner les contours. N’en déplaise au parti des calotins et aux amateurs de discours prémâchés, une telle investigation ne saurait s’accommoder des diplomaties du langage universitaire. Pour autant, une concession leur est due : ici, les croisades, l’Inquisition et la Saint Barthélémy ne sauraient être invoquées légitimement contre l’Eglise. Incessamment ressassées à l’appui des préjugés les plus grossiers contre l’institution catholique, ces drames font depuis des années l’objet d’excuses sincères et entières de la part de l’Eglise. Les utiliser de nos jours relève d’une certaine complaisance qui fait fi de toute déontologie minimale à l’égard du catholicisme actuel. Plus grave, s’ingénier à les agiter encore et toujours contre l’Eglise, c’est dénier toute valeur à ses excuses, leur ôter toute utilité, et en décourager la formulation; c’est donc blaser le catholique et le maintenir dans une attitude défensive et victimaire. Une éthique de la critique s’impose, aujourd’hui plus que jamais.

Sous les ors du passé

Il y a quelques siècles, François de Sales eut la mauvaise idée d’écrire qu’en l’Eglise, tout est à l’amour, en l’amour, pour l’amour et d’amour. Non, ce ne fut pas le cas. Derrière leur probité glaciale, les faits interdisent tout contentement à l’homme catholique d’aujourd’hui. Son héritage historique ne reflète en rien la portée surnaturelle des Livres qu’il vénère. Il n’est nullement besoin de brandir les croisades et l’Inquisition pour s’en convaincre. Dès les premiers siècles, la gestation du monde catholique s’accompagne des outrances les plus criardes… Et ce de la part des représentants les plus autorisés de l’Eglise d’alors. En 431, lors du concile d’Ephèse, les évêques présents s’opposent en deux partis et s’excommunient mutuellement. Toujours au Ve siècle, le grand Saint Augustin ne craignait pas d’établir que les nourrissons morts sans baptême étaient voués aux flammes de l’enfer. Au cours du Moyen Âge, l’idiotie religieuse atteignit de tels sommets qu’elle surpasse le comique rabelaisien lui-même. Ainsi au XIe siècle, le théologien Pierre Damien clamait-il sa haine de la grammaire, qui nous rend capables de décliner Dieu au pluriel. Plus tard, Bossuet ne craindra pas d’invoquer dans ses sermons la juste fureur de Dieu, et d’attester le Dieu vivant qui donne dans tous les siècles des marques de sa vengeance. En 1501, à la veille de la Toussaint, l’enceinte du Vatican fut le théâtre d’une gigantesque orgie dont certains clercs furent les principaux acteurs. Question papes, nul besoin d’incriminer Pie XII à qui l’on aura, pour la première fois dans l’histoire, préféré exiger des beaux discours plutôt que des actes (on sait quelle efficacité eurent les prises de positions solennelles de Benoît XV durant la première guerre mondiale). Au cours des siècles, les pontifes indignes ont pullulé. Le souvenir d’Urbain VI, qui était grand amateur de torture, est bien rarement invoqué de nos jours. Alexandre VI, quant à lui, se plaisait à multiplier femmes et maîtresses au vu et au su de tous. Nous pourrions aussi citer le bel exemple du pape Jules II, flamboyant chef de guerre, qui affectionnait particulièrement le petit plaisir de conduire lui-même ses troupes au combat. A l’aube du XXe siècle, les plus grands intellectuels catholiques eux-mêmes souffraient encore du discrédit pontifical. Blondel, Lagrange, Duchesne… tous eurent maille à partir avec le Vatican. Pie X alla jusqu’à condamner le beau mouvement du Sillon, et à censurer Bergson.

A moins de procéder par détours sémantiques, il est bien difficile d’innocenter l’Eglise des nombreux crimes dont elle est accusée de nos jours. Il reste cependant que bien souvent, les accusateurs contemporains lui intentent un procès dont ils ont délibéré avant toute enquête. Sans maîtriser ses codes ni la subtilité de son fonctionnement, on s’accommode aisément des approximations les plus grotesques à son encontre. Une certaine amnésie volontaire est souvent décelable chez ceux-là mêmes qui invoquent les devoirs de mémoire. Rappelle-t-on que c’est l’Eglise qui initia l’interdiction des mariages consanguins, qui sauva la culture antique au sein de ses monastères et qui, au XXe siècle, sut officiellement condamner le nazisme avant tous (encyclique Mit Brennender Sorge de 1937) ?

Vatican II, une providence contestée par ceux-là mêmes qu’elle réhabilite

Rompant avec la logique mortifère d’une large part de son passé, l’Eglise catholique sut pleinement devenir chrétienne à la faveur du concile Vatican II (1962-1965). En phase avec l’esprit de son temps, l’institution fit enfin le pas de l’audace ; ce même pas que faisait Jésus au cœur des synagogues, au grand dam des docteurs de la loi. Ce parfum de scandale que le rabbi ne craignait pas de répandre aux yeux de ses coreligionnaires, le concile Vatican II le répandit à son tour… Et les pharisiens ressuscitèrent. Faisant écho à l’ouverture de Jésus aux païens et aux étrangers de toutes sortes, l’Eglise s’ouvrit aux hommes des autres traditions religieuses. Ce fut le grand souffle de l’œcuménisme. D’autre part, les rites et la liturgie furent amplement modernisés, comme pour obéir au mépris des traditions statiques que professe l’Evangile. Alors qu’il rachetait enfin l’image d’une institution souillée par ses innombrables compromissions, le concile fut victime d’une campagne de dénigrement au cœur même du catholicisme. De nos jours encore, on crie au sacrilège. N’ayant strictement rien appris de l’enseignement de l’homme qu’ils professent, les hordes d’intégristes pullulent toujours aux marges et dans l’Eglise (depuis que le pape Benoît XVI a levé leur excommunication).

Dies Irae, Habemus Papam, Fraternité Saint Pie X… Tous ces mouvements n’aspirent qu’à s’indigner. Fanatisés par les vertiges identitaires qu’exalte notre époque, ils ressemblent à s’y méprendre aux extrémismes juifs et musulmans. Leurs programmes sont identiques et interchangeables : tradition, identité, homophobie, contrôle des mœurs, haine de l’altérité. Voici l’extrême droite, dans toute sa quintessence. Guettant la moindre critique à leur encontre, ils se complaisent à se sentir bafoués; revêtant l’habit de l’humble victime éplorée, ils parodient la dignité accablée sous l’oppression, l’identité blessée par la haine raciste. Gravement, ils miment l’incompréhension douloureuse. L’ego à la place de Dieu… De toutes les insultes que l’on peut faire aux religions, il n’y en a pas de plus abjecte que celle-là ; celle qui consiste à utiliser sa religion comme d’un escabeau pour astiquer son propre ego. Dostoïevski déjà avait évoqué la jouissance que l’on peut éprouver à se sentir indigné :

« J’ai pris plaisir toute ma vie aux offenses, pour l’esthétique, car être offensé, non seulement ça fait plaisir, mais parfois c’est beau ! » (Les frères Karamazov)

Le pape actuel, dont la pensée ne saurait être apparentée à ces intégrismes, fait fausse route en flattant leurs instincts ; en promouvant le sacrement de pénitence, l’adoration eucharistique ou encore le latin, il ne fait autre chose que d’attiser les flammes d’un catholicisme identitaire. Or, la chrétienté n’est pas le christianisme. D’autre part, Benoît XVI tombe dans une contradiction spectaculaire : comment espérer un quelconque renouveau en appelant à la tradition ? Quant au sujet de la pédophilie, l’institution n’a pas la moindre excuse. Avoir érigé tant de principes moraux sur la sexualité et compter tant de contrevenants au plus fondamental d’entre eux, voici ce qui s’appelle encore une belle contradiction. Sur cette question, les défenseurs de l’Eglise font fausse route, même lorsqu’ils n’ont pas tort. Si un tel scandale impliquait l’islam, ils seraient les premiers à s’indigner et feraient sans doute partie des premiers des accusateurs.

Dernière petite mise au point : les chrétiens ouverts de notre époque se voient souvent reprocher de pratiquer une religion à la carte. Ils accepteraient tel ou tel dogme sans se soucier de tel ou tel autre. Soyons sérieux ! Le christianisme à la carte existe depuis toujours ; Guillaume d’Ockham contestant le dogme de la transsubstantiation, Fichte réfutant l’idée de Création, Tertullien rejetant la sainteté de Marie, Hegel expurgeant du christianisme tous les dogmes ajoutés par les conciles… Cette théorie du christianisme à la carte est un faux problème, puisqu’il le fut toujours. A la rigueur, l’essentiel ne serait pas de choisir au menu ou à la carte, mais plutôt de choisir le bon restaurant !

 

Violences, mensonges, persécutions… En vingt siècles, le catholicisme ne s’est pas ménagé. C’est à ce genre de trinités que les successeurs de Saint Pierre se sont attachés. L’intellectualisation à l’extrême de la foi chrétienne a étouffé le message de Jésus sous une pile de conciles et d’encycliques. Sa parole subversive a été dissoute dans l’intellectualisme stérile de l’Eglise, et ses formidables invectives se sont diluées dans la cacophonie des théologiens. Au terme de ces lignes, il nous semble apparaître que la différence entre le christianisme et le catholicisme est celle qui se trouve entre le cœur et le par cœur. Schismes, condamnations, excommunications… L’histoire nous montre quelle étrange conception de l’unité l’institution catholique s’est toujours faite. Aucune sorte d’argument dilatoire ne saurait amoindrir ces constats. Paraphraser cyniquement notre pape n’est ici que justice : la vérité nous interdit tout relativisme. Le plus grand péché de l’Eglise, c’est d’avoir compromis l’Evangile. Il serait temps de l’ouvrir enfin.

 

Pierre-André Bizien

 

La sexualité médiévale: pour une approche enfin déniaisée

Publié le 07/07/2010 à 16:35 par pierreandrebizien

(Article paru dans la revue Sexualités humaines, n°5, printemps 2010)

Auteur: Pierre-André Bizien

 

Depuis des décennies, les historiens n’ont eu de cesse d’apparenter le Moyen Age à un désert sexuel. Prétextant le peu de données exploitables pour décrire la sexualité médiévale, on s’est contenté de l’évoquer austèrement, en surexploitant les sources théologiques.

De tous temps, l’Eglise s’est illustrée par une violente fascination pour le sexe ; des invasions barbares à la veille de la Renaissance, ce sont les hommes de Dieu qui ont monopolisé le discours sur la sexualité dans les sociétés du vieil Occident. Cette propension s’est affirmée dès l’époque mérovingienne, à partir de multiples conciles ecclésiastiques. Puis, de siècle en siècle, cette tendance s’est muée en obsession. Comme l’affirmait Foucault à propos de l’époque classique, la tonalité répressive de ces discours sur le sexe nous cache l’essentiel : une incroyable fermentation discursive sur la chose, ponctuée de passion et d’une soif de savoir insatiable. Les faits, plus qu’abondants, contredisent les représentations timorées que nos manuels d’histoire nous ont toujours présentées. Prenons deux exemples, ici choisis pour leur consistance explicite :

-Durant les premiers siècles du Moyen Age, les moines étaient soumis dans les monastères à des pénitentiels dont les questions concernaient très précisément l’activité sexuelle. Citons, malgré sa formidable crudité, ce court extrait de l’un d’entre eux:

« As-tu pratiqué la fornication tout seul, comme certains ont l’habitude de le faire, en prenant ton membre viril dans ta main, et ainsi découvrir ton prépuce, puis bouger ta main de telle façon que tu as, de plaisir, éjaculé ta semence sur toi ? » (Pénitentiel de Burchard de Worms). 

-Au XIIIe siècle, l’évêque Albert le Grand avait pour habitude de s’entretenir avec toutes sortes de prostituées afin de parfaire ses connaissances au sujet du sexe, de la pratique de l’amour et des diverses techniques utilisées pour atteindre l’orgasme.    

Il faut bien en convenir : les historiens médiévistes se laissent souvent abuser par la tonalité hostile de la littérature ecclésiastique à l’encontre du sexe. Derrière ce vernis opaque se cache une réalité bien moins austère et, Dieu merci, moins caricaturale :

L’apparente unanimité du discours religieux sur les pratiques sexuelles est un leurre. S’il est vrai que toutes ses expressions trouvent leur origine première chez Saint Augustin, il a profondément varié tout au long du millénaire. Tandis qu’Odon de Cluny comparait la femme à un sac de fiente et que Tertullien la considérait comme la porte de l’enfer, l’évêque Jonas d’Orléans militait déjà pour l’égalité des deux sexes au sein du couple. Alors que Grégoire le Grand condamnait la sexualité à cause du plaisir qu’elle causait, Saint Thomas d’Aquin justifiait ce même plaisir sexuel au nom de son caractère naturel. Tandis que nombre d’évêques souhaitaient l’expulsion des prêtres homosexuels de l’Eglise, le pape Léon XIII s’opposa de tout son poids à cette perspective. Enfin, bien que la plupart des textes normatifs semblaient réduire la sexualité légale à la position du missionnaire, des hommes d’Eglise comme l’évêque Huguccio ou Albert le Grand se prononcèrent en faveur de techniques plus variées.

Il apparaît clairement que toute cette polyphonie n’oppose pas l’Eglise à la société civile, mais plutôt l’Eglise à elle-même. Elle constitue un argument décisif, qui nous amène à reconsidérer totalement notre vision du Moyen Age face à la question sexuelle. Dans les faits, le millénaire médiéval fut relativement hospitalier envers la fornication et les sexualités périphériques. Le concubinage était une pratique plutôt développée, bien plus d’ailleurs que sous la Renaissance et qu’au XVIIe siècle. Jeunes gens et demoiselles se rencontraient lors des fêtes de village qui se succédaient tout au long de l’année. Il n’était pas rare que les réjouissances se terminent dans un fossé où sous la charpente branlante d’une grange. Chez les Basques, le mariage à l’essai était monnaie courante, tandis que l’albergement savoyard permettait aux jeunes filles des villages locaux de passer la nuit sous conditions avec leur amoureux. Cette diversité des pratiques régionales, oubliée de nos jours, s’oppose à l’unité de façade du discours normatif religieux.

Plus étonnant encore, la masturbation féminine était tolérée dans de nombreux diocèses jusqu’à 25 ans, tandis que jusqu’à leurs 20 ans, les garçons coupables de fornication étaient très légèrement punis. Enfin, les jeunes filles qui s’éloignaient de leur famille pour des raisons économiques pouvaient avoir des aventures assez fréquentes. Non, à de nombreux égards, l’Eglise médiévale ne fut pas l’instance si implacable et si terrifiante que l’on a fini par construire dans nos discours. Il suffit d’ailleurs de consulter les archives judiciaires pour achever de s’en convaincre : ces dernières nous apprennent que nombre de prostituées aguichaient leurs clients à l’intérieur même des églises, ce qui en dit long sur le climat d’insouciance qui y régnait. D’autre part, il se trouve qu’un certain nombre de maisons closes appartenaient à d’illustres personnages ecclésiastiques. Ce fut ainsi le cas de la très respectable abbesse Antonia de Laon, qui faisait fructifier son établissement par l’intermédiaire de tenanciers civils.

Le cas des homosexuels est tout aussi édifiant. Aux premiers siècles du Moyen Age, la pédérastie est une activité relativement répandue ; elle est attestée de toutes parts, y compris au sein des monastères. L’Eglise la tolère plus ou moins, préférant alors se focaliser sur les pratiques hétérosexuelles infâmes et l’inceste. A cette époque où la polygamie et les mariages entre parents sont encore fréquents, toute l’énergie des instances ecclésiastiques est consacrée à l’instauration d’une norme monogamique, qui n’existe pas encore. Jacques Le Goff a reconnu lui-même l’existence d’une véritable gay society aux premiers temps du Moyen Age. En définitive, ce n’est qu’à partir du milieu du XIIIe siècle que l’homosexuel sera réellement pourchassé ; dès l’an 1250, de sinistres bûchers embraseront toute l’Europe. 

Que faut-il conclure de ces réflexions ? Une seule chose peut-être : il est grand temps de déconstruire les préjugés qui hantent notre imaginaire collectif. L’Eglise médiévale, tantôt cruelle, tantôt compréhensive, a laissé fleurir malgré elle une sexualité plus colorée qu’on ne l’a cru. Non, le Moyen Age ne fut pas le millénaire du missionnaire.

Babylone, la grande prostituée des nations?

Publié le 07/07/2010 à 16:30 par pierreandrebizien Tags : 2010 article femmes fond mort rose éléments concours bande couples

Article paru dans la revue Sexualités humaines, n°6, été 2010

Auteur: Pierre-André Bizien (pierreandrebizien@yahoo.fr)

 

Il faut remonter plusieurs millénaires avant Jésus-Christ pour atteindre les racines profondes de notre monde moderne. A l’aube de l’Antiquité, il y a plus de 6000 ans, les terres limoneuses du Moyen-Orient furent investies par des hommes aux origines incertaines, les Sumériens. Ils s’établirent et prospérèrent entre le Koweït et l’Irak actuels. C’est ici, en seulement quelques siècles, que furent édifiées les premières pierres de la grande civilisation originelle de l’Occident : la Mésopotamie. C’est ici encore, entre le Tigre et l’Euphrate, que les premières villes jaillirent de terre, que la roue fut inventée, que l’écriture naquit… et que la liberté sexuelle fit ses premiers pas.

Lorsque l’on se penche sur Babylone, la grande capitale mésopotamienne, une étrange sensation de vertige nous submerge. Temples, ziggurats, jardins suspendus… Une profusion de mirages féériques emplit notre imaginaire. A ceux-ci s’agrège le préjugé d’un climat de licence sexuelle et d’érotisme débridé, que l’on suppute de nos lectures hâtives de la Bible. Babylone, n’est-ce pas cette grande prostituée des nations qui verra fondre sur elle la colère de Dieu ? Bien entendu, le temps des lectures littérales de la Bible est plus ou moins passé, mais le rose et sombre cliché demeure. Pourquoi ? Au fond, toute cette pourpre, ces moiteurs et ces langueurs sont tributaires de l’Orient bien postérieur et mythifié des Mille et une Nuits. Derrière cet anachronisme onirique, il convient de dédommager l’histoire et de lui rendre ses véritables couleurs. Cette tâche, lente et harassante, est poursuivie depuis des décennies par des historiens de talent tels que Jean Bottéro et Francis Joannès.

Quelles sont les sources dont nous disposons pour reconstituer la vie sexuelle quotidienne des Babyloniens ? En tout premier lieu, les milliers de figurines anthropomorphiques retrouvées sur place. Un certain nombre d’entre elles représentent des couples en plein acte sexuel. D’autre part, nous pouvons nous appuyer sur les milliers de tablettes d’argile écrites en cunéiforme que les sables nous ont restituées. Enfin, les sources législatives, comme les lois akkadiennes ou encore le fameux code de Hammourabi, datant du XVIIIe siècle avant J.C. La civilisation mésopotamienne est le produit de la fusion de deux grands peuples majeurs, celui des Sumériens et celui des Akkadiens, auxquels se sont progressivement greffées d’autres populations majoritairement sémites (Amorrites, Hittites, Araméens, Cassites). Il a récemment été démontré que le métissage constituait la caractéristique fondamentale de la société babylonienne. En matière sexuelle, ce métissage porte à conséquence. Mettons quelques instants entre parenthèses le caractère apologétique que notre culture accorde à cette notion, et concentrons-nous sur ce qu’il induit plus sèchement pour l’époque : une pluralité de pratiques sexuelles se sont percutées au cours des siècles, puis agrégées les unes aux autres ; en parallèle, de nouvelles maladies vénériennes sont apparues sporadiquement, puis répertoriées dans les archives médicales babyloniennes. L’incroyable liberté du comportement sexuel sumérien s’est progressivement atténuée au contact des pratiques plus austères des peuples sémites et akkadiens qui investirent Babylone.

Les archives juridiques nous l’attestent incontestablement, la femme babylonienne était relativement coureuse. Malgré la sévérité des lois, il est avéré que la pratique de l’adultère était très répandue. Plus largement, le peuple babylonien jouissait de ce qu’il faut bien appeler une incroyable liberté sexuelle. Tandis que les souverains possédaient plusieurs femmes et que les hommes du peuple étaient théoriquement astreints à la monogamie, il leur était loisible de multiplier les concubines. Hors mariage, les rapports homosexuels et hétérosexuels étaient également permis. La pratique de la sodomie, très répandue, ne faisait l’objet d’aucun scandale. Des cortèges de prostitués des deux sexes officiaient librement dans la ville, afin d’assouvir les besoins fréquents d’une population encore bien peu bégueule. Afin d’honorer ses devoirs conjugaux et ses multiples sollicitations, l’homme babylonien consommait abondamment grenades et autres mixtures aphrodisiaques. L’acte sexuel n’était pas confiné à la pénombre des maisons de terre crue dans lesquelles vivait la plèbe. On le pratiquait parfois lors des nuits fraîches sur les toits en terrasse, ou plus prosaïquement dans les champs.

La société babylonienne accordait une importance primordiale au nîsh libbi, l’orgasme. Les hommes se rendaient fréquemment au temple d’Ishtar, déesse de l’amour et du sexe, pour implorer qu’elle les fasse parvenir à soulever le cœur de leur partenaire. Ishtar était aussi invoquée pour d’autres raisons. De nombreuses tablettes d’argile mentionnent des prières réclamant l’intérêt d’une femme (qu’elle porte les yeux sur mon pénis, selon la formule consacrée) ou la pure performance sexuelle : « Prends-moi ! N’aie pas peur ! Bande sans crainte ! Par ordre d’Ishtar !». La sémantique obscène était alors intégrée au monde religieux. Cette surprenante liberté sexuelle était cependant bornée par un certain nombre d’interdictions comportementales qui nous empêchent formellement de considérer Babylone comme une terre de pure débauche. Ainsi, à certains jours de l’année, la consommation de l’acte était proscrite pour toute la population. D’autre part, il semble bien que la fellation était interdite, pour une cause qui nous échappe encore. L’inceste était totalement prohibé, ainsi que les rapports avec les femmes consacrées aux dieux de la cité. Enfin, les codes de lois punissaient de mort par noyade toute femme surprise en situation d’adultère. Il semble cependant que cette peine était loin d’être systématiquement appliquée (on lui préférait souvent la mutilation nasale ou le simple pardon).

Face à Babylone et à la mystification bimillénaire dont elle fut l’objet, il importe désormais d’être doublement juste, de justesse et de justice. Bien qu’elle eût pendant des siècles un rapport plus que décomplexé au sexe, elle ne fut jamais la grande prostituée des nations que les lectures naïves de la Bible laissent entendre. L’encadrement législatif de la sexualité urbaine et les prohibitions ciblées de certaines pratiques érotiques nous interdisent un tel constat. Bien au contraire, ces éléments nous tracent en pointillés des contours plus anguleux qu’ils ne semblaient être. Cette ambivalence étrange s’explique par le concours de deux influences culturelles divergentes sur Babylone: le souffle sec des mœurs akkado-sémitiques, et le souffle chaud de l’hédonisme sumérien… qui est aussi celui qui apporta au monde l’écriture…


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